NO WAVE de Marie-Claude Lepiez chez Circa

Le Belgo était rempli jeudi dernier, incandescent. Après 18h, on y entrait et on était tout de suite frappé par les craquements du parquet, les piles de verres à vin vides sur le sol, les patères lourdes de manteaux cordés sur leurs cintres. Je suis passée à la rentrée culturelle d’hiver après mon cours de peinture du jeudi après-midi, et j’ai eu le temps de visiter le quatrième étage et une petite moitié du cinquième. Bien sûr ce n’est pas un soir de vernissage qu’on a le temps d’ingérer au mieux le travail d’un artiste, et j’ai très hâte de pouvoir repasser dans certaines de ces expos — pour l’instant, voici une petite réflexion sur le travail en sculpture de Marie-Claude Lepiez.

À Circa, jusqu’au 28 février, Marie-Claude Lepiez présente NO WAVE, des sculptures-machines exposées avec une vidéo performance. Elle fait l’apologie (et la promotion) de tourner en rond dans une démarche profondément non productive. Ses machines colorées bricolées à partir d’objets trouvés font un tapage amplifié et assumé dans l’espace de la galerie, créant un chaos pas désagréable de carrions et d’entrechocs aggravé par les amplificateurs qui lui servent de vaisseaux. Dans le cahier guide de la galerie, Kristina Gauthier-Landry parle d’une “poésie qui n’a rien à envier au charme profane des graffitis de toilettes de bar” et c’est une très joli façon de consommer tout ça, comme on approcherait le décor hétéroclite sur les murs sales d’un vieil établissement qui était là bien avant nous et le sera toujours après.

Il y a une précision inouïe dans le travail de Marie-Claude Lepiez. Ses machines peuvent paraître hasardeuses, mais elles ont un rythme bien réfléchi, un certain battement de cœur qui hante la pièce. On peut facilement me reprocher de tout lire comme une critique capitaliste, mais debout dans cette pièce, c’est difficile de ne pas y voir une chaîne d’assemblée, un effort coordonné d’accomplir une tâche. Bien sûr, il n’y a aucun produit, aucune de ses machines n’est un travailleur producteur, elles tournent en rond, le geste lui-même est le produit, le travail. Je me demande si ces machines s’épuisent, ou si elles sont satisfaites de leur place dans le monde. Si vous me permettez une comparaison un peu évidente, les amoureux de Can’t Help Myself de Sun Yuan et Peng Yu (2016), le grand robot qui s’épuise à préserver ses fluides fuyants, trouveront quelque chose de touchant dans le travail de Marie-Claude Lepiez. Ce n’est pas du tout la même démarche, Lepiez travaille la manipulation de l’invisible, le mécanisme lui-même, plutôt que l’émotivité robotique, mais la justesse répétitive d’une machine inépuisable résonne dans tous les cas profondément dans la routine humaine.

Ce qui m’a le plus intrigué dans NO WAVE, c’est la grande vidéoprojection qui joue sur le mur de l’entrée. C’est l’aspect performatif du travail de Marie-Claude Lepiez, un enchaînement rythmé de mouvements naturels (feuilles dans le vent et autres boucles), des allées-venues rituelles de ses machines, puis de courtes chorégraphies de son corps imitant à répétition des rythmes similaires. Il y a une uniformité rassembleuse entre le mouvement naturel (inné), le mouvement robotique (programmé) et le mouvement humain (étudié). L’artiste mobilise la tâche inutile, elle force  son corps dans des cycles physiquement demandant mais sans résultat ou production, vers un but d’étude de l’aléatoire mis sous microscope. Elle performe parfois en extérieur, dans l’espace urbain, et me rappelle les Body Configurations de VALIE EXPORT (1972-76): des torsions du corps qui ne servent qu’à imiter une disposition non-humaine pour remettre en question le rôle du corps comme outil de conformité. Ça rajoute une couche de confrérie avec ses mécanismes répétitifs: tourner en rond, délibérément, à une échelle individuelle, ce que je lis comme une certaine responsabilité propre de rendre son corps délibérément improductif, une apologie du mouvement inutile au rythme capitaliste: le seul pouvoir du corps travailleur est de ne pas produire, et Lepiez ne produit que l’impression de faire.

Bien sûr, il y a ici une réflexion sur le privilège de “l’artiste”: bien qu’elle ne produise pas, elle est exposée, elle est payée, c’est son travail. Bien qu’il soit intéressant (et à mon avis essentiel) que nous valorisons socialement le rôle des gens dont le travail est de s’interroger sur le fait de ne pas travailler (ici, dans le sens d’une production littérale), il est toujours important de se souvenir que ces concepts abstraits sont difficilement applicables à l’extérieur du monde encore relativement exclusif de l’art contemporain: cette réflexion sur l’idée de tourner en rond fait partie d’une chaîne de production, à une échelle différente.

Laure-Charlotte Côté

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