
Je suis allée voir « Chute libre » à C.O.A. la veille de la fermeture. Cette collection de seize tableaux à la peinture à l’huile, à l’acrylique et à l’encaustique sur bois (sauf un ou deux sur papier) est la première exposition solo à la galerie pour Marc Leduc. C’est très étrange, du haut de mes trois ans de baccalauréat, de me faire une opinion sur les oeuvres d’un artiste aussi établi, de m’asseoir devant un tableau et d’essayer de faire abstraction de trente ans de carrière. C’est pourquoi j’ai évité le vernissage: pour voir l’exposition dans un espace aussi neutre qu’il peut l’être, pour m’en faire une idée.
Dans sa description de l’expo, l’équipe de de C.O.A. place Leduc « à la frontière de l’art informel et de l’art brut ». Ce sont tous les deux des mouvements du vingtième siècle nés dans la frénésie confuse de l’après-guerre. L’art informel est une catégorie générale de mouvements artistiques résultants des traumas de la Deuxième guerre mondiale: les artistes refusent les conventions figuratives, bien sûr, mais aussi les conventions de composition des abstractions géométriques du début du vingtième siècles. Une immense variété de mouvements tombent dans la catégorie de l’art informel, mais ce qu’ils ont souvent en commun, c’est une recherche de l’individu, une séparation de l’habitude artistique de suivre les courants contemporains (c’est dans ces moment qu’on constate, à mon avis, que les mouvements artistiques ne résultent pas que de tendances arbitraires, mais de noyaux historiques: après la panique d’une guerre, plusieurs personnes créent des carrières artistiques autour de l’envie de s’émanciper d’un groupe, mais cette volonté les place rétroactivement dans un groupe). Ça se passe de manières différentes selon le rôle que la nation de l’artiste a joué dans la guerre: au Japon, les Gutai, à la fois terrifiés par les conséquences du militarisme et traumatisés par l’annihilation des bombes atomiques, mobilisent la performance pour étudier les marques que peuvent laisser le corps individuel, avec le but explicite de trouver l’ »individu » pour prévenir une répétition des erreurs passées. Aux États-Unis et en France, on voit plutôt apparaitre l’Expressionnisme abstrait et le Tachisme respectivement, deux mouvements de peinture qui sont caractérisés par l’utilisation de coulis décisifs, d’accidents assumés, de projection de matière sur des toiles travaillées parfois à plat, de couleurs vives non controlées. Au bout du compte, chacun cherche une conception individuelle de l’art, complètement séparé des conventions même basiques de composition, de matériaux, de sujet. L’art brut est un de ces mouvements « sous-catégorie » de l’art informel. On le caractérise par une certaine frénésie de l’empreinte artistique, un besoin de créer souvent un peu mythique, associé à une instabilité mentale (définition large qui n’a pas très bien vieillie). C’est une école étrange, qui ne vient pas à la base des artistes « brutes » eux-mêmes, mais plutôt des autorités artistiques qui pensaient trouver, chez les artistes, une certaine pureté émancipée des conventions, des oeuvres d’art créées par besoin sincère, en dehors des cadres académiques. Le courant de l’art « primitiviste » n’est plus vraiment cité ou enseigné d’un oeil non-critique à notre époque, mais on peut peut-être souligner ici une correlation terminologique: les artistes européens « purs », « isolés » et « à l’abris du système » sont « brutes », mais les individus de pays colonisés à qui les européens du vingtième siècle accordent les mêmes caractéristiques sont « primitifs », et leur « pureté » doit être traduite par un académicien européen (qui en profitent souvent pour faire le touriste sexuel)1 2.
Je me suis permise certains détours d’exploration historique. Ce sont mes liens, pas ceux de la galerie. Marc Leduc a bénéficié d’une éducation artistique très complète de l’UQAM, du Emily Carr College of Art and Design de Vancouver et du Nova Scotia College of Art and Design à Halifax: il n’est pas exactement épargné par le contexte artistique et culturel. Cependant, la présentation par la galerie nous dit que son travail est « affranchis de toute concession aux diktats esthétiques de l’époque », ce que je trouve un peu étrange puisqu’il est absolument le résultat d’un demi-siècle de mouvements artistiques, sociaux et visuels qui partagent sa philosophie esthétique, et que sa carrière a fleuri dans les années 1980 et 1990, certes, pendant l’effervescence pop-art, mais pas très loin de l’âge d’or de Pollock. Je ne traite pas Leduc de copieur, notons que personnellement, visuellement, je ne suis pas fan des images de Pollock, alors que j’adore le travail de Leduc, mais je ne crois pas qu’on puisse prétendre que ces toiles soient complètement à l’extérieur des conventions picturales de leur époque. Nous sommes tous des produits de nos environnements. Leduc reste une figure mystérieuse qui ne parle que très rarement de son processus ou de sa philosophie de création personnelle, je ne sais pas ce qu’il pense des descriptifs de C.O.A., mais je trouve le manque de contexte et le mysticisme individuel dommage.
Là ou on constate immédiatement l’influence de l’art brut, c’est dans l’urgence matérielle des traits. J’adore les toiles de Leduc, les beiges bois, les rouges rouille, les voiles gris et blancs à l’apparence de murs d’anciens graffitis nettoyés, les figures ombragées, l’accumulation, l’excès, la superposition, la construction d’une matière solide et la déconstruction des traits gravés. C’est un cliché, dans le monde des arts, de dire ça, mais ce sont absolument des tableaux dans lesquels ont peut se perdre pendant des heures. L’artiste travaille à l’encaustique, la forme de peinture la plus ancienne au monde, constituée de nombreuses couches de cire chauffée, mélangée à des pigments, puis manipulés sur la surface. Ça crée une profondeur inouïe, une luminance, une désaturation vive (contradiction que j’assume pleinement), et une hybridité entre surface et image. Sur des grandes plaines picturales aux tons de chair beige, rosée ou mauveâtre (rapport entre le bois qui montre sa teinte entre les couleurs et la perception de la peau, du corps), Leduc crée des amas sombres de traits regroupés et superposés en des piles et des masses nuancées, profondes. Sur ces centres confus à l’apparence de foules agitées, de mosh pits ou de sessions parlementaires chaotiques, il grave avec une pointe fine (à l’apparence d’une mine de stylo forcée dans une surface de bois mou, mais je ne suis pas certaine de ce qu’il utilise réellement) des lignes saccadées et urgentes, des doodles, des hachures, des petites traces de coups répétés, des exercices de calligraphie, des dictons latins, des contours de vagues formes humaines, des gribouillis. L’ensemble est superbement confus, captivant, des surfaces ornementales à la Klimt avec des compositions qui rappellent parfois Basquiat, des zones de bois usés et de peinture écaillée qui rappellent une porte mal entretenue de vieille maison, des roses, verts et bleus usés qui rappellent des jouets pour enfant abandonnés sur un plancher de salle d’attente de dentiste. J’ai un gros coup de coeur pour celles qui permettent au bois de la surface de servir d’encadrement, entourant la masse en laissant quelques coulisses de cire rencontrer le bas du cadre – elles me donnent l’impression de respire. Mais il y a une grandiosité dans celles qui n’ont pas ces marges, qui se laissent envahir par la densité du langage visuel. L’idée de l’urgence de créer est absolument présente, et toutes les oeuvres de l’exposition datent de 2026, un rythme de production fulgurant qui correspond à cette notion d’être appelé à créer, créer par besoin, tous les jours, comme on boit ou on respire.
Le descriptif de l’exposition fait référence à La Haine pour contextualiser le titre donné à la collection, Chute libre, qui « suggère moins une perte de contrôle qu’un abandon volontaire. Une confiance accordée au processus, à l’intuition et à l’inconnu » (texte d’introduction à la galerie). Puis, nous accueillant dans l’espace d’exposition, « Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. L’important, ce n’est pas la chute. C’est l’atterrissage. – La Haine (1995) » On doit donc comprendre un moment de suspens, de flottaison, de tension. Cet abandon au processus, on le sent bien dans le refus clair de doser l’exercice de création. L’accumulation souvent extrême est assumée pleinement, au point d’être parfois un peu « trop », un peu boueuse: l’artiste danse sur un fil de funambule, joue dans cet espace de suspension ou le prochain mouvement pourrait être celui de trop – jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici, tout va bien. Le processus d’application de l’encaustique est long et laborieux, chaque couche est une manipulation, chaque geste est une décision que Leduc choisit de prendre à la légère. Il s’abandonne au processus, se laisse guider par sa production. Il y a seize oeuvres dans cette expo, toutes réalisées cette année, même sans compter celles qu’il n’a pas exposées, ses exercices et ses tests, il a été en création constante, et le langage visuel se suit d’un tableau à l’autre. Il ne se réinvente pas, i approfondi son processus, chaque oeuvre est une opportunité d’en apprendre plus de la part de la matière. C’est une valse.
Les tableaux m’ont clairement beaucoup frappé. Ils sont très riches, parlants. C’est pourquoi j’ai été déçue par leur mise en valeur. Je comprend bien que c’est le principe même de la galerie white cube de présenter les oeuvres dans un contexte qui se veut neutre, vide. Je crois que ma déception vient peut-être d’un ras-le-bol général face au système des white cubes et ne peut pas être blâmé que sur C.O.A. En marchant d’oeuvre en oeuvre, je ne pouvais pas m’empêcher de les imaginer sur des murs rouges vins, verts sauges, ou juste crème. Des contrastes qui auraient pu mettre en valeur des oeuvres compliquées, qui auraient été avantagées par une contextualisation visuelle. Ce sont des tableaux qui se vendent à des prix relativement accessibles ( pour des collectionneurs), qui décorent, qui seront affichés dans des salons, des salles à manger, des espaces habités, des oeuvres de taille modeste qui contiennent des univers inexplicables, une facture visuelle maximaliste. Au minimum, un éclairage chaud leur aurait fait du bien, aurait relevé les tons ocres, cuivrés, or blanc, les verts discrets, les bruns terreux. Comme ça sur le mur Benjamin Moore « Super White », sous un éclairage laiteux, ils étaient terriblement aplatis, un peu tristes. J’ai apprécié leur traitement de peinture-objet, leurs cadres minces et discrets mais de la même couleur solide que le plancher, qui les amarraient bien à l’espace et s’alliaient la masse présente des ombres portées qui soulignaient les tableaux. Mais ils étaient disposés dans un ordre un peu prévisible petit-grand-petit-grand qui brisait mot flot de spectature, empêchaient aux grands tableaux de prendre la place qu’ils auraient pu prendre. J’imagine les grandes oeuvres les unes à côté des autres sur le même mûr, en rangée imposante, absorbante. Bien sûr, toutes les décisions qui ont été faites ont probablement été approuvées par l’artiste, et ne sont pas du tout atypique d’une exposition contemporaine. Au-delà de ça, qui suis-je, derrière mon ordinateur, pour les critiquer. Tout ça est relatif, plusieurs personnes ont sûrement apprécié les schémas d’exposition. Mais j’aurais aimé que des oeuvres aussi inspirées soient encrées dans un contexte adapté, qui ose être différent.
C’est absolument fulgurant de voir un travail aussi massif, une telle quantité d’oeuvres récentes à la poursuite d’un désir de lâcher prise si précis et décidé. Les tableaux sont intimidants, mais si intrigant qu’on se voit contraints à les observer jusqu’à connaitre et les comprendre. Je visitais l’exposition avec quelqu’un qui y a vu un rappel aux images écrasantes de la cité de Kowloon, un aspect cartographique, dense et vertical, une confusion de matériaux réappropriés empilés les uns sur les autres, respirant d’une certaine misère humaine. Les griffonnages enfantins posés à la surface et gravés dans les couleurs flagrantes demandent qu’on observe de près, qu’on s’y intéresse avec rigueur, dans un langage qui ramène peut-être la création à quelque chose de primaire. Ou on peut rester loin et se laisser conquérir par l’ensemble, le côté surréaliste à la Bosch, le paysage infernal, l’orgie. Dans tous les cas, c’est un bonheur de voir une telle recherche de la confiance en la matière, et un tel héritage des moments humains qui nous font nous en remettre à la création pour aller ensemble vers l’évolution.
Laure-Charlotte Côté

