« There’s Always Mom, »: Libby Hague derrière la vitre


Vendredi après-midi, j’ai pris l’autobus 194 depuis le métro Papineau pour aller observer les vitrines de l’atelier de Michel Daigneault et de Stephen Schofield. Le soleil se couche de plus en plus tôt, et même au tout début de la soirée, les longues ombres sombres dehors contrastaient joliment avec la lumière jaune des installations théâtrales de Libby Hague. Cette rubrique est un peu différente de celles que j’ai écris auparavant. En temps normal, je trouve un vernissage, fais quelques recherches sur les artiste, puis me faufile dans la foule le soir même pour prendre des photos et tenter d’analyser. J’ai tendance à adopter une stratégie très loin de l’entrevue en trouvant plusieurs pistes d’analyse et en détachant le résultat de l’oeuvre du désir de l’artiste.

Au vernissage de Hague, j’étais complètement dépaysée. Mon université a envoyé un courriel au étudiants en estampe pour nous informer de l’évènement, je me suis retrouvée là grâce à un cours d’introduction à la taille-douce sur cuivre et au boost d’adrénaline qui suit toujours mon cours du vendredi après-midi. C’est peut-être un peu gênant d’admettre que je ne connaissais pas l’espace de la Vitrine Daigneault et Schofield, qui existe depuis avant ma naissance et semble proposer exactement l’alternative au White Cube que je demandais dans ma dernière critique. J’y suis arrivée intimidée, paniquée de ne pas trouver de programme écrit par un commissaire ou de cartels explicatifs. Je faisais des recherches de coin de table sur la page sur des sites webs de galeries torontoises quand un homme (que j’ai par la suite pu identifier comme un des propriétaires, le sculpteur Stephen Schofield) est venu insister de me présenter l’artiste. Parler à une artiste établie sans avoir le contexte de son oeuvre! Quelle pression. Hague, avec son blazer à motifs, son verre de vin blanc et son carré long aux pointes teintes en bleues, calme ce stress immédiatement en me parlant de son travail avec une simplicité éclairante.

Hague est une artiste en estampe. Elle travaille la gravure sur bois et les papiers découpés. Elle me parle de ses pièces comme si elles étaient des poupées indépendantes qui s’organisent occasionnellement en scènes artistiques. On ne parle pas ici d’éditions d’estampes identiques et numérotées, mais de l’estampe comme médium d’illustration, de création de scènes. Les pièces elles-mêmes n’ont pas toutes été fabriquées pour cette expo, mais cette disposition existe certainement seulement sur la rue Rachel. Je vois There’s Always Mom, comme un diptyque. À gauche, une scène de gore, une chaine d’assemblée aux allures de cauchemar prophétique: sur le mûr du fond, un grand boxeur en attaque deux petits, passifs, debout sur un portrait d’émeutiers masqués portant un drapeau américain. Sous le ring, des fossiles, des cadavres, puis une série d’images des étapes d’une explosion vive (qui saute aux yeux dans un diorama surtout fait de noir et de blanc). Sur cette explosion marche une armée de petits soldats aux mains jointes derrière leurs dos, en combinaisons rayées aux allures d’uniformes de prisonniers, marchant avec leurs mitraillettes vers un tremplin qui ne mène qu’au vide. Flottante dans l’espace, une figure désarticulée maintenue droite par ses fils de marionette regarde le spectateur de haut et le défie du regard alors qu’il avance vers la porte. Au fond, des reflets dans une eau de la couleur de l’essence, et à l’avant, un visage plissé et cerné d’une figure qui réfléchie, prie, ou tente d’ignorer de qui se passe derrière elle. Placardés sur le mûr en guise d’explication, on lit la phrase « When justice is gone, there’s always force » – quand la justice est partie, il y a toujours la force. Notons ici que « force » en français pourrait faire allusion à une résilience digne et forte, mais que dans le cadre de cette traduction, on parle plutôt d’une force contraignante et oppressive.

À droite, la continuité est créée par une autre version de ces images de reflets dans le liquide – cette fois-ci, dans une eau bleue. Des marionnettes aux visages joufflus de papiers minces pendent du plafond au dessus d’un renard multicolore à la queue de guirlande de pompons. Une parade de clowns aux apparences de coloriages amorcés au marqueur avance du fond à l’avant de la vitrine en jouant des instruments de fanfare. Une poupée en papier sur le mûr regarde vers le spectateur en parlant à une pleine lune au visage joufflu. La citation amorcée dans le premier théâtre se poursuit: « And when force is gone, there’s always mom » – quand la force est partie, il reste toujours maman.

Le texte choisit est une citation de la musicienne et artiste multidisciplinaire Laurie Anderson, tiré de sa chanson O Superman (1981). C’est une ré-interprétation d’une phrase tirée du Tao Te Ching (道德經), texte fondateur taoiste, qui proclame que « Quand Tao est perdu, il y a la bonté. Quand la bonté est perdue, il y a la gentillesse. Quand la gentillesse est perdue, il y a la justice. Quand la justice est perdue, il y a le rituel. » « Tao » représente ici le chemin, la route, la notion primaire de l’univers (je ne suis absolument pas spécialiste du Taoisme: voyez l’article de 2022 Taoism and teaching without words par Xiong & Ju, publié dans Educational Philosophy and Theory en 20231). La chanson elle-même, commençant avec le mantra « O Superman, o judge, o mom and dad », raconte l’histoire très post-moderne d’une tension entre le mythe américain, le jugement moral et le confort familial, les bras de la maison. Il y est question d’une mère robotique qui nous demande de rentrer à la maison, puis du réconforts des bras « automatiques, électroniques, pétrochimiques, militaires » de cette mère. La chanson a un edge craintif de la domination militaire américaine, un message de prévention contre le contrôle techno-industriel des rythmes du quotidien.

Que faire de tout ça? À première vue, et pendant ma conversation avec Hague, « there’s always mom » me semblait très optimiste, réconfortant. C’est une phrase à laquelle je reviens souvent au fil de mes premières expériences de jeune adulte, un filet de sécurité – je peux appeler maman. Hague décrit son diptyque comme un portait de, d’un côté, toute la violence au monde, et de l’autre, toute la joie. Elle me dit que c’est peut-être un peu quétaine de parler d’amour, et je lui dis que c’est essentiel. La porte d’à côté de l’atelier est un centre de la petite enfance, une garderie qui annonce d’une pancarte qu’il y reste quelques places disponibles. Quand je lui demande si elle perçoit son oeuvre comme quelque chose de politique (c’est un piège – je crois que l’art ne peut pas être apolitique), elle me dit que c’est inévitable. La violence qu’elle montre dans son premier diaporama est tirée de la première présidence de Donald Trump, et on discute un peu des échelles du bien ou du mal qui font tourner le monde: peut-être que la bonté comme celle qui garde les lumières allumées dans une garderie est suffisante pour équilibrer tout le mal dont on nous parle à la radio. C’est peut-être naïf, c’est peut-être simple, mais dans le cadre d’une exposition de vitrine, dans un quartier passant à côté d’une garderie, on peut y trouver un message d’espoir qui peut, je crois, mener à des décisions individuelles orientées vers la paix.

C’est quand on creuse un peu l’origine des paroles que ça devient très intéressant. La « maman » de O Superman n’est pas de chaire et de chaleur, elle est robotique, métallique, saccadée, décorporalisée, inquiétante. Elle est inévitable. Quand on repense à la citation taoiste, dans laquelle « maman » est remplacée par « rituel », on se retrouve avec une narration inconfortable sur l’inévitabilité de la dépendance à la machine, sur les rituels contemporains de cycles de destructions. Je fais un lien avec les guerres abstraites et sans fin entreprises par les États-Unis au fil de leur histoire. C’est à prendre avec un grain de sel, puisque Laurie Anderson ne semble pas avoir été certaine de ce à quoi elle faisait allusion au moment ou elle a nommé cette correlation, et que le lien que je m’apprête à faire n’a pas fait partie de ma conversation avec l’artiste, mais O Superman aurait eu un certain lien avec la crise des otages américains à Téhéran en 19792. Entre ça et le langage visuel noir-et-blanc haut contraste qui rappelle un peu Persepolis, je crois que ce lien est parlant dans le contexte de la très récente guerre en Iran orchestrée par l’administration Trump et ses alliés Israéliens (PALESTINE LIBRE). Cette réflexion reste à développer, la crise des otages en question semble nuancée et controversée dans ses interprétations, mais ça met définitivement en jeu des notion d’anti-américanisation, ce qui peut nous amener à penser à la violence systématique militaire américaine au-delà du ridicule quotidien de l’administration Trump. Pour en apprendre plus sur la portée médiatique et représentationnelle de cet évènement, voyez Television and U.S. Foreign Policy: The Case of the Iran Hostage Crisis par James F. Larson3, et pour un regard sur les motifs possibles de différents groupes politiques, voyez Causes of the US Hostage Crisis in Iran: The Untold Account of the Communist Threat par Mohammad Ayatollahi Tabaar4. Bref. On parle de mythe américain, d’armement, du cycle de la violence: on prie, on subi le supplice de la planche, on perd des enfants et des pairs, on trouve le bonheur dans les craques, dans des rangs d’enfants jouant dans la cour et envoyant la main aux chauffeurs d’autobus, et il y aura toujours une autre guerre, et il y aura toujours de nouveaux enfants. On retourne à la mère (atomique), on retourne à la mère (corporelle). Les deux lectures sont parlantes. Promenez-vous dans le coin de la Vitrine selon vos humeurs et faites-vous-en une idée.

Ma conversation avec Hague finit sur une note positive. On parle de la vague bleue qui a balayée les États-Unis pendant les élections de mi-mandat d’il y a quelques jours, et de comment elle y a vu l’espoir qu’elle montre dans son oeuvre. Trump est élu une première fois, puis une deuxième, et vient avec lui sa violence et ses conquêtes, mais on aperçoit un « when force is gone ». On pourrait s’étendre en conversation sur les nuances du système militaire américain, sur comment les démocrates ont mené des crimes de guerre en Iraq, sur comment la gauche n’est pas miraculeusement sauvée parce que c’est une girlboss à qui on donne hypothétiquement le contrôle des codes nucléaires. Il est important d’avoir ces conversations. Mais l’espace de la Vitrine est un agent du quotidien. Libby Hague tente d’y insérer une lueur d’espoir. Certains trouverons ça simpliste, d’autres en tireront un sourire.

L’approche de Hague à l’estampe est particulièrement intéressante, je crois, pour des étudiants en beaux-arts qui apprennent l’estampe dans sa dimension procédurale. J’adore le processus de préparation des papiers, de la station, de l’encre, des démarches à suivre sans fin de l’impression – on nettoie l’encre avec de l’huile, puis l’huile avec du vinaigre, puis le vinaigre avec du savon – les copies d’artiste, d’épreuve, d’atelier, puis l’annotation d’édition, le titrage, la signature, la numérotation, le datage. Mais il faut se souvenir que « l’estampe, tout comme le sexe, n’est pas qu’une question de reproduction » (traduction libre): Hague grave dans du bois et imprime ses images, elle ne fait pas des éditions à encadrer. Elle identifie son école de création comme une façon de se tenir à l’extérieur du marché: elle ne numérote pas, parce qu’elle ne crée pas de marché autour de l’offre et de la demande de ses oeuvres. Elle échange parfois des estampes contre les retailles de bois d’un fabriquant de cadre qui travaille au même studio qu’elle, puis elle se sert des retailles pour faire d’autres gravures. Elle fabrique des poupées, des marionnettes de minces papiers japonais (elle m’explique qu’un papier Arches, sommet de la papeterie haut de gamme, ne fonctionne pas pour ses assemblages), des figures qu’elle collectionne, arrange et réarrange dans des scènes différentes selon ses espaces d’expositions. Elle joue. Je ne veux pas participer à l’étrange culture qui demande au artistes l’unique pureté noble de refuser la rémunération. Nous devons tous manger, et vendre une oeuvre n’est pas une tache sur la flamme artistique. Cependant, dans le contexte de certaines critiques de déconnection contemporaine à la white cube que j’ai pu reprocher à d’autres expositions, There’s Always Mom m’a montré une version de l’artiste contemporain atteignable et rassurante. C’est un théâtre de marionnettes, une pièce de théâtre jouée sur lattes de bois au bord d’un trottoir.

There’s Always Mom, de Libby Hague résidera dans la Vitrine Daigneault et Schofield jusqu’en janvier. Ça vaut une marche sur Rachel, entre le parc La Fontaine et le parc Baldwin.

Laure-Charlotte Côté

O Superman

O Superman. O judge. O Mom and Dad. Mom and Dad.
O Superman. O judge. O Mom and Dad. Mom and Dad.
Hi. I’m not home right now. But if you want to leave a
Message, just start talking at the sound of the tone.
Hello? This is your Mother. Are you there? Are you
Coming home?
Hello? Is anybody home? Well, you don’t know me,
But I know you.
And I’ve got a message to give to you.
Here come the planes.
So you better get ready. Ready to go. You can come
As you are, but pay as you go. Pay as you go.

And I said: OK. Who is this really? And the voice said:
This is the hand, the hand that takes. This is the
Hand, the hand that takes.
This is the hand, the hand that takes.
Here come the planes.
They’re American planes. Made in America.
Smoking or non-smoking?
And the voice said: Neither snow nor rain nor gloom
Of night shall stay these couriers from the swift
Completion of their appointed rounds.

Cause when love is gone, there’s always justice.
And when justice is gone, there’s always force.
And when force is gone, there’s always Mom. Hi Mom!

So hold me, Mom, in your long arms. So hold me,
Mom, in your long arms.
In your automatic arms. Your electronic arms.
In your arms.
So hold me, Mom, in your long arms.
Your petrochemical arms. Your military arms.
In your electronic arms.

Laurie Anderson

  1. https://www.researchgate.net/publication/362764029_Taoism_and_teaching_without_words ↩︎
  2. Entrevue avec Al Wiesel pour Sound Zero en 2003. Retranscription archivée dans la Wayback Machine. https://web.archive.org/web/20080129004251/http://bulletin.ninemsn.com.au/article.aspx?id=132926 ↩︎
  3. https://www.researchgate.net/profile/James-Larson/publication/228039839_Television_and_US_Foreign_Policy_The_Case_of_the_Iran_Hostage_Crisis/links/5c330208458515a4c712bfb4/Television-and-US-Foreign-Policy-The-Case-of-the-Iran-Hostage-Crisis.pdf
    ↩︎
  4. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/09636412.2017.1336390?casa_token=XC7iYrYuFD4AAAAA%3AgyP58dON_8tANVp2-kTEf6R0GpXYAnZHs2nQWwrHE5c3EP2VJsgwwe5fMMsrljchyKTdK_aM57BcV3g#abstract ↩︎

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