
«Quand avez-vous regardé un animal pour la dernière fois et vous êtes-vous reconnu en lui? Quand avez-vous perçu un animal comme un être complexe, doté de formes de communication et d’histoires qui sont propres?» Telles sont les questions que pose le commissaire Rodrigo D’Alcântara dans son texte d’introduction à Le jaguar et l’oiseau écarlate, présenté à Oboro jusqu’au 28 novembre prochain. Vendredi soir dernier, les parquets de bois du troisième étage du 4001 Berri étaient lourds sous les allés-venues de l’impressionnante foule venue prendre part au vernissage, se faufilant, verre de vin à la main, entre les suspensions et les céramiques. L’exposition rassemble les travaux de dix artistes travaillant sur une incarnation post-coloniale de la relation humain-animal.
Ce que fait réellement cette collection d’œuvres d’art, c’est créer un monde à la fois fantastique et grandiose de remise en question des échelles prises pour acquis. La figure de l’oiseau gouverne l’espace: parfois, c’est l’œuvre qui est l’oiseau, parfois, c’est le spectateur. Le Elevated Consciousness Portal (Kimberly Orjuela) qui nous accueille est un ensemble de sculptures de terracotta peintes représentant des amazones autochtones précolombiennes montées sur le dos de jaguars aux grands yeux, survolé par une série d’oiseaux suspendus. Ça permet une transition symbolique: le spectateur fait un pas, il entre dans l’espace de réflexion. Au début de la soirée, je le contournais comme un tabou, sans même me demander si je pouvais passer au travers. Il a fallu que je fasse le tour de l’exposition avant d’y retourner et de me permettre de faire partie de l’ensemble, de traverser le portail: c’est là que Le jaguar et l’oiseau écarlate brille vraiment, en nous demandant de mettre nos propres corps en relation avec des œuvres qui, de par leur nature comme animal ou comme objet d’art, appartiennent à un monde qui peut nous paraître loin du corps humain, urbain, du visiteur de galerie d’art branchée. Notons que le Elevated Consciousness Portal a été réalisé dans le cadre de l’exposition Un monde en commun à la Fondation Grantham pour l’art et l’environnement, un espace qui, en permettant à la forêt de pénétrer le white cube, encourage une trahison des limites entre le « soi » humain et l’ « autre » naturel. Qu’est-ce qui amène le monde de l’art à abattre cette frontière fabriquée maintenant en particulier? Comment est-ce qu’on peut intégrer ces principes à l’extérieur de nos environnements artistiques, dans nos milieux institutionnels, dans nos relations interpersonnelles?
Passé le portail, mon œil tombe tout de suite sur Unknown Arrows de Molly Bertheaud, une tapisserie tricotée suspendue au mur du fond, face à l’entrée. Une narration, une enluminure, une illustration, une bannière (très medievalcore, comme mon feed Pinterest cet automne). C’est une scène agitée et hostile de jaguars et de cygnes attaqués, transpercés, noyés dans une rivière, une riche mythologie personnelle explorée encore dans sa deuxième œuvre de l’expo, The red ties that bind… wind, elle aussi peuplée de cygnes expressifs. Je suis tentée de les appeler « humanoïdes » ou « anthropomorphes », étant donné leurs membres allongés et leurs visages tragiques, mais l’ensemble des œuvres me fait remettre en question mon humanocentrisme. Bref. Entre l’utilisation du textile et les images de grossesses, de cordons ombilicaux aux allures de fil rouge du destin, on saisit des thèmes féminins, un rapprochement entre la femme et l’animal, un appel, lorsque si près des amazones de Orjuela, à une sororité sensible entre humaine et animale. Attention de ne pas tomber, pendant notre lecture, dans les clichés de l’homme-culture et de la femme-nature.
L’espace créé entre les murs d’Oboro par cette exposition est fleuri et fantaisiste, et pourrait être réconfortant. L’exposition prend une position fermement postcoloniale et s’appuie sur des expression de joie comme acte de résistance (The Cloak in Movement, Glicéria Tupinambá et Fernanda Liberti) pour créer un monde d’incarnation, de réflexion délibérée, de rétablissement de l’ordre naturel — en centralisant les présences animales indépendantes, plus grandes que l’homme et aimé par lui, l’humain est présenté comme membre d’une boucle, pas comme un centre universel. En s’interrogeant sur nos complexes de supériorité dans la chaîne naturelle, on laisse place à une conception des Amériques divorcées de la prise de pouvoir génocidaire du colonialisme européen. C’est une opportunité d’apprentissage. C’est pourquoi j’ai beaucoup apprécié le edge de menace dans l’atmosphère. En se promenant dans la galerie, tout sourire un soir de vernissage, entre deux conversations avec des connaissances, un canapé à la main, le spectateur se sent observé. Les installations volantes sont plus grandes et plus élevées que nous, nous dominent, nous surmontent, nous proposent un monde plus intégré mais clarifient que nous n’avons pas le pouvoir de renier l’ordre des choses. Oído de Dios par Martín Rodríguez, superbe et intrigante, une pièce de bois sculptée avec des joints de couleurs tissées, des fils de cuivre et des hauts-parleurs, est suspendue juste assez en hauteur pour que l’on passe aisément en dessous mais juste assez bas pour que les sons qui en sortent soient audibles seulement lorsqu’on est déjà dans l’espace immédiat de la sculpture. Je me retourne, et elle me regarde dans les yeux, comme un oiseau disparu, un satellite, un ange. Elle a des choses à me dire, et je veux l’écouter (mais je ne crois pas avoir le choix). La bande-son immersive, créatrice d’un espace intime de véritable écoute d’une œuvre d’art, mélange des cris d’oiseaux mélodieux et des exclamations humaines (un coup d’œil au programme explique que les cris appelés pregón sont caractéristique des vendeurs ambulants de Mexico). Le spectateur est mobilisé, saisi, debout dans une bulle. À chacune de mes écoutes, les sons d’oiseaux et d’hommes étaient de moins en moins différents les uns des autres. C’est à la foi une vérité divine de l’ange Gabriel et un message crié en boucle dans le vide de l’espace par le Golden Record de Voyager.
Comme des grandes créatures de H.G. Wells, deux sculptures de métal et de pellicule photo par Maiko Rodrig flanquent l’entrée. Elles sont marquantes, obsédantes. Registro 2 est mon coup de cœur absolu de l’exposition au complet. Massive, suspendue à une source de lumière chaude dans un alcôve au plafond, un rouleau de pellicule photo analogique est déroulé dans un montage de pièces de métal découpées en formes arrondies aux rayons aiguisés. Le papier est d’un rouge saisissant lustré, fondant vers un jaune beurre-beige lumineux, parsemé de traits organiques aux allures de brindilles dans un champ venteux ou d’empreintes de trajectoires d’oiseaux dansants. Il y a une connotation apocalyptique à l’objet, un présage, un message, un prophète de quelque chose qui arrive qu’on ne peut pas éviter. La lumière douce qu’il apporte est sereine et pragmatique, factuelle. Registro 1, sur le mur opposé, a été produite spécialement dans le cadre de Le jaguar et l’oiseau écarlate— elle répond à l’imposante verticalité de Registro 2 en se déployant à l’horizontal, d’adossée au mur. La structure en métal s’ouvre sur un rectangle contenu de pellicule photo ornée des des mêmes motifs de lumière que sur la première œuvres. Mais ceux-ci sont restreints, ne sont pas répliqué sur le reste de la bande de pellicule, qui se déploie de chaque côté du métal et tombent doucement comme des grandes ailes au repos. Au cœur de cette armature, il y a quelque chose qui vit.
En plus des oiseaux et des jaguars, un troisième symbole peuple la collection: le manteau tupinambá, une grande cape de plumes d’oiseaux portée dans des contextes sacrés par les habitants autochtones de ce qu’on appelle maintenant le Brésil. L’œuvre vidéo The Cloak in Movement (Glicéria Tupinambá et Fernanda Liberti) est diffusée en continue au fond de la galerie. On y voit Glicéria Tupinambá, revêtant une de ses capes faite de plumes d’oiseaux locaux à Serra do Padeiro, territoire des Tupinambá d’Olivença, parcourir des champs, des routes et des rivières sur des terres rougeâtres sillonnées de hautes herbes. Ces capes sont des objects importants dans les conversations récentes sur le décolonialisme des musées. Onze d’entre elles ont été préservées après la colonisation, toutes dans des musées européens — jusqu’à 2024, quand vingt ans d’efforts par Glicéria Tupinambá et d’autres activistes ont porté fruits et que l’une d’elle, gardée depuis 300 ans dans un musée au Danemark, fut rapatriée au Musée National du Brésil. The Cloak in Movement nous permet de voir une version contemporaine de ces capes habitée, animée, traitée comme un objet qui a une place dans notre époque, pas comme un artefact passé gardé derrière une vitrine de la capitale coloniale. Ce n’est pas tout à fait du futurisme autochtone, qui lutte contre l’effort colonial en créant un futur qui centre les peuples et les individus autochtones (à lire pour les intéressés: Rupturing Settler Time: Visual Culture and Geographies of Indigenous Futurity par Amber Hickey, 2019), mais plutôt ce que j’appellerai doucement du « présentisme » autochtone (le concept philosophique du présentisme soutient que le « présent » est la seule chose qui existe réellement — ce n’est pas le sens que j’utilise ici. Je parle plutôt d’une démonstration de la présence des peuples autochtones pas dans un passé éradiqué, mais dans notre présent quotidien), une démonstration de rituels culturels qui luttent et survivent. Mais, tenu à l’écart, dans la petite salle d’exposition, un autre manteau tupinambá est exposé, celui-là seul, isolé, immobile. Manteau du Mato-Virgem, par Hélio Eudoro, est immense, hors d’atteinte, sombre. On peu le contourner, le voir sous tous ces angles, mais il semble toujours nous tourner dos. Son image fait allusion à un manteau tupinambá de plumes rouges du 17e siècle exposé dans un des Musée Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles. Là où on observe Glicéria Tupinambá depuis le ciel, la voyant intégrer son environnement à vol d’oiseau, l’ombre du drône qui nous transporte contaminant parfois momentanément l’image, on est monstrueusement collé à la solitude et à la décontextualisation du Manteau du Mato-Virgem — comme personne ne peut l’être à son confrère dans les voûtes belges.
Je n’ai pas couvert toutes les œuvres de l’expo, ni toutes les interprétations possibles. Je n’ai interviewé personne, tout ce que je présente ici sont mes lectures et mes déductions, basées dans quelques recherches. Le jaguar et l’oiseau écarlate propose un monde dans lequel on pourrait passer un très long moment et dont, je crois, on devrait tenter d’emporter un fragment avec nous, en dehors de l’espace d’exposition et dans notre approche au quotidien. Un espace de paix entre les espèces, une vision d’un monde dans lequel on pourrait et pourra vivre, qui nécessite une déconstruction de certains pouvoirs et une remise en question de nos angles d’approche. Il y a une aura d’inévitabilité dans tout ça, une promesse. Dans son texte d’introduction, Rodrigo D’Alcântara parle d’une histoire entre humain et animal « faite d’oscillations, alternant les rôles de proie et de prédateur, les conflits territoriaux et, simultanément, la coexistence et la domestication ». Son exposition me laisse avec l’impression profonde que le pendule oscille maintenant dans une direction qui diffère peut-être de ce à quoi on est habitués, et qu’on peut tirer d’un nouvel ordre des choses une certaine quiétude. Un message que je trouve intéressant à digérer à ce temps-ci de l’année, alors que tout commence à s’endormir. Nous verrons comment ces œuvres feront encore partie de nous après l’hiver. Merci pour votre lecture, et à la prochaine.
Laure-Charlotte Côté
Laisser un commentaire